Tir Eithin: donner et recevoir

Tir Eithin: donner et recevoir

Une vision utopique

Les volontaires de Tir Eithin et de Banc Organics participent à un projet collectif pour transmettre aux futures générations une conscience de la terre.

Dans un texte inédit, Tony met de l’avant sa vision pour l’avenir de la vie en milieu rural :

«Ici, à Tir Eithin, nous poursuivons des activités culturelles, agricoles et d’élevage pour nous-mêmes et pour notre voisinage. Nous avons découvert qu’il y a chez les jeunes de tous horizons un grand désir de faire l’expérience de ce mode de vie. Plusieurs jeunes rêvent par contre de lieux qui seraient, dans leurs propres mots, “le mien, hors réseau”. Il semble improbable que nous puissions demeurer isolés longtemps du reste du monde et même si cela était possible, nous nous imposerions une forme d’auto-esclavage, en particulier à l’approche de la vieillesse. Plutôt, nous avons besoin d’une campagne conviviale qui puisse produire des produits biologiques de haute qualité pour nos propres besoins et pour ceux des gens qui continueront certainement de vivre dans les villes et les métropoles.»

À la question de savoir si sa vision est utopique, il répond :

«Les besoins des gens sont rarement identiques. Pour que ces idées deviennent une réalité, il nous faut apprendre avec bienveillance à respecter les différences et être prêts à coopérer à plus grand que soi. Le contexte militaire-industriel mondial qui prévaut aujourd’hui ne comble pas notre besoin d’approches nouvelles et créatives en milieu rural. Je ne crois pas que la nature humaine soit statique. Celle-ci peut être nourrie par chacun de nous, lorsque nous nous efforçons à devenir plus généreux envers autrui et envers cette planète qui nous nourrit.»

Je ressens chez ce cultivateur sage un rêve inassouvi, un espoir qu’il souhaite transmettre aux générations futures:

«Il nous faut des gens courageux. L’art, l’artisanat, la musique, les arts dramatiques, la poésie, la danse et le sport sont des ingrédients essentiels pour créer des domaines dynamiques où il ferait bon vivre et séjourner. En accomplissant un meilleur équilibre entre les ressources financières et le travail manuel, nous pourrions nourrir une meilleure santé et créer une atmosphère conviviale.»

Il conclut en affirmant que ni la campagne ni la ville ne peuvent exister sans co-exister, au sens d’une collaboration étroite et dynamique:

«Le but principal de l’approche que je propose est de repeupler les milieux ruraux avec des gens qui souhaitent s’impliquer pour le bien de tous, en créant des communautés rurales dynamiques dialoguant avec des communautés urbaines toutes aussi dynamiques.»

Rapatriement du bétail à la ferme

Depuis aussi longtemps que les paysans se souviennent, les fermiers ont utilisé les champs communaux pour y aller faire paitre leur bétail. Aujourd’hui seuls sont permis les chevaux et les bovins, car les champs ne sont pas suffisamment clôturés pour que les chèvres et les moutons puissent y errer en sécurité. La circulation automobile est un fléau, malgré le fait que le gouvernement ait investi dernièrement dans la signalisation et dans la construction de passages grillagés, permettant aux voitures de circuler, mais empêchant le bétail de passer.

Autrefois, les champs dominaient les routes. Aujourd’hui, les automobilistes se croient maîtres de tout. Les voisins de la commune semblent avoir oublié la vocation de ces terres. Notre présence semble les rendre anxieux et nous sentons tomber sur nous leurs regards inquisiteurs quand nous passons à proximité de leurs maisons.

L’un de ces voisins est en colère quand il me voit passer bâton à la main et lorsqu’il comprend que le bétail de la ferme est à ma suite. «Ils auraient dû me téléphoner», rumine-t-il. J’ai appris plus tard que, l’année précédente, les bêtes avaient pénétré sa cour, car à l’époque il n’y avait pas de clôture, et qu’elles avaient dévasté son jardin. Plus l’homme et plus les gardiens du troupeau criaient aux bêtes des consignes désordonnées, plus les bêtes s’affolaient sur le terrain et brisaient arbres, plantes, pelouse, etc.

La culture paysanne et communale semble en voie de disparition. Les voisins et les conducteurs que nous avons croisés semblaient irrités de notre présence; les automobilistes ne nous saluant guère et n’affichant aucun sourire. Seuls quelques touristes de passage semblent avoir apprécié notre spectacle et sont venus à notre rencontre.

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Troupeau de Welsh Black et Belted Galloway

Le cheptel de la ferme Tir Eithin a passé l’été sur les collines de Muynydd Llanggynderyn. À l’approche d’un test de dépistage de la tuberculose, nous sommes partis tous ensemble à la recherche des vaches qui se sont dispersées sur les quelques hectares de la commune. Quelques propriétaires habitant près de la commune s’étaient plaints que des animaux avaient pénétré leurs champs. Cela nous servit d’indices pour retrouver les bêtes qui, avec leur pelage noir, pouvaient être invisibles à l’horizon ou dans les boisés.

Dans des collines magnifiques, nous avons marché des kilomètres tout en contemplant l’histoire archéologique de ce coin de pays. Des monuments de pierre signalent la présence d’humains en ces lieux il y a des milliers d’années. De rares succises des prés, ou mors du diable (Succisa pratensis), poussent ici et sont le refuge de damiers de la succise (une espèce de papillon menacée de disparition) tout aussi rares.

Nous avons trouvé quelques bêtes en bordure de la route, dans un boisé, et finalement découvert dans un champ limitrophe trois veaux égarés. Cela nous occupa environ deux heures et nous sommes retournés à la ferme pour une pause midi. Ensuite nous sommes mis en marche afin d’aller chercher les bêtes et les conduire par la route jusqu’à la ferme. Équipés de nos bâtons pour contenir les bêtes, en compagnie du chien Kellen et des volontaires de la ferme, nous avons formé une procession quelque peu aléatoire qui a défilé à travers champs, boisés et routes.

Sur des kilomètres, Maël et Kaliane, radieux, suivirent de près Stevan qui appelait les bêtes en criant à répétitions : «Coooooooooooooome on! Coooooooooooooooome on! C’m’on, c’m’on, c’m’on!» Les enfants, qui ont cette journée usé leurs semelles, se sont acquittés avec brio de leur tâche de gardien de troupeau. Ils trouvèrent le sommeil en quelques minutes le soir venu.

Une autre journée, ce fut les moutons dont il a fallu se charger. Kaliane, bergère au regard ardent, s’est empressée de contourner le troupeau pour mieux le guider vers la sortie des champs. Bâton à la main, Maël et Kaliane ont collaboré étroitement au rapatriement des bêtes. L’une de celles-ci avait été infestée par des asticots qui lui perçaient la peau et qui pullulaient dans sa toison. Il fallut à Tony et Stevan plus d’une heure pour couper le poil des zones infestées et racler les centaines de vers enfouis. Cette scène déplaisante ne rebuta pas les enfants qui comprirent ainsi tout le soin nécessaire que doivent prodiguer les humains à leurs bêtes.